Dans notre précédent article, nous avons montré comment la praxéologie de Ludwig von Mises peut nous fournir un cadre méthodologique et des outils pour analyser l'Action de nos clients et utilisateurs, notamment sur la façon dont ils sont guidés par leurs besoins et par l'utilité marginale de nos produits, pour ce qui est de les aider à résoudre ces besoins.
Une fois cette posture adoptée, nous devons surmonter deux défis majeurs : comment découper un sujet complexe en User Stories digestes et comment prioriser ces tâches au sein du backlog.
Pour commencer, nous allons voir comment la grille de lecture de la praxéologie va éclairer d'un jour nouveau le découpage de nos sujets fonctionnels.
Les enjeux du découpage fonctionnel#
Le principal piège du découpage de backlog (la liste des problèmes à traiter) réside dans l'abstraction et le morcellement technique. Trop souvent, les équipes découpent une fonctionnalité importante (une Epic) en tranches horizontales : la base de données d'un côté, l'API de l'autre, puis l'interface utilisateur. Le résultat est dévastateur : nous empilons du code qui ne rend aucun service mesurable tant que le dernier composant n'est pas assemblé.
C'est précisément contre cette illusion de productivité que s'élève Jeff Patton dans User Story Mapping :
« En fin de compte, votre travail consiste à minimiser l'output et à maximiser l'outcome et l'impact. (...) Votre travail n'est pas de construire plus de logiciels plus vite : c'est de maximiser l'outcome et l'impact que vous tirez de ce que vous choisissez de construire. » – Jeff Patton, User Story Mapping: Discover the Whole Story, Build the Right Product.
Ici, Patton rappelle que la performance d'une équipe ne se mesure pas au volume de code livré (l'output), mais à la transformation concrète qu'elle apporte dans le quotidien de l'utilisateur (l'outcome). Pour sortir du piège de l'output, le story mapping propose de découper le besoin de manière verticale, le long du parcours de l'utilisateur — une approche que nous avions intégrée, avec un autre outil, dans une approche développée en février dernier.
Pour réussir ce découpage vertical et trancher au bon endroit, il faut comprendre la structure même de l'action de l'utilisateur. C'est précisément ici que la praxéologie de Ludwig von Mises intervient pour guider notre ciseau.
Le singularisme méthodologique : de l'Epic abstraite à l'action individuelle#
Mises explique dans L'Action humaine que la réalité économique ne se compose pas de concepts abstraits globaux, mais d'actions singulières accomplies par des individus concrets dans des situations bien précises. Comme il le note dans son traité :
« L'action ne traite pas de catégories générales de biens, mais de quantités spécifiques et délimitées que l'agent cherche à employer pour atteindre des fins particulières. »
Transposé au Product Management, le singularisme méthodologique nous interdit de rédiger des User Stories vagues et collectives. Une Epic intitulée « Gestion des rapports financiers » est une abstraction vide. Appliquer le singularisme consiste à découper ce sujet en actions individuelles et concrètes d'un Persona : un utilisateur, dans un rôle précis (défini par ce Persona), cherchant à résoudre une insatisfaction immédiate et locale, par exemple : « En tant qu'expert sécurité, contrôler le journal des échecs de connexion des dernières 24h ».
De l'objectif de l'utilisateur aux fins intermédiaires#
Pour atteindre un objectif à long terme, l'esprit humain ne saute pas spontanément d'un état initial à sa fin ultime. L'action s'inscrit nécessairement dans le temps et s'articule le long d'une chaîne causale. Dans L'Action humaine, Mises analyse la manière dont l'agent décompose ses buts :
« Dans la chaîne des actions, chaque fin intermédiaire n'est qu'un moyen pour atteindre une fin plus éloignée. Un moyen est un moyen seulement en vue d'une fin. [...] La praxéologie ne distingue pas entre des fins ultimes et des fins secondaires ou intermédiaires en tant que catégories logiquement différentes. Pour la théorie de l'agir, tout ce qui n'est pas la satisfaction ultime n'est qu'un moyen. »
Mises nous montre que les objectifs (ou « fins ») intermédiaires dans notre produit (par exemple : « Réinitialiser mon mot de passe ») constituent simplement des jalons indispensables — des moyens — au service d'une fin plus éloignée (comme sécuriser son accès).
De la fin épique à l'action simple#
La détermination de cette succession d'étapes s'appuie sur la causalité, condition préalable à toute action :
« Afin d'agir, l'homme doit connaître la relation causale entre les événements, processus ou états de choses. Et c'est seulement dans la mesure où il connaît cette relation, que son action peut atteindre le but qu'il se propose. [...] Agir requiert et présuppose la catégorie de causalité. »
Pour construire son action, l'utilisateur part du résultat ultime recherché et remonte la chaîne des causes pour identifier la série d'actes élémentaires qu'il doit exécuter dans l'ordre. Lorsque nous construisons une Story Map, nous cartographions précisément cette structure d'objectifs et d'actions.
L'Epic renvoie à cette fin ultime, du moins dans le contexte de notre produit, comme l'exemple de la sécurisation de l'accès. Les activités et tâches correspondent aux fins intermédiaires, des jalons successifs nécessaires pour franchir chaque étape (comme le choix du mot de passe). Enfin, les Stories représentent les actions élémentaires – simples, immédiates et autonomes – exécutées par l'utilisateur et rendues possibles par nos fonctionnalités en devenir (l'indicateur de robustesse du mot de passe, par exemple).
Ainsi, la démarche produit s'intéresse à la nuance entre fins intermédiaires et fins ultimes. En comprenant cette chaîne de fins et de moyens, nous voyons le Story Mapping comme la modélisation du raisonnement que l'utilisateur accomplit pour réussir son action, au-delà des post-its sur notre dashboard.
La catégorie des fins et des moyens : préserver l'intégrité de l'action#
La praxéologie définit l'action comme l'emploi de moyens pour atteindre une fin visant à substituer un état de choses plus satisfaisant à un état moins satisfaisant. Pour qu'une action ait un sens, le moyen doit obligatoirement être relié à sa fin dans l'esprit de l'utilisateur.
Lorsque nous rédigeons une User Story sous la forme classique : « En tant que [rôle], je veux [action/moyen] afin de [bénéfice/fin] », nous formalisons une catégorie praxéologique. Découper une story ne doit jamais briser la chaîne entre le moyen et la fin. Typiquement, une story purement technique (ex: « Créer la table SQL des utilisateurs ») isole un moyen sans fin accessible pour l'utilisateur.
Pour préserver la valeur, chaque tranche découpée doit constituer un moyen autonome permettant d'atteindre une fin concrète, et supporter directement le développement de la solution – le moyen – que l'utilisateur peut relier à sa fin.
L'utilité marginale : trancher sur la valeur subjective minimale#
L'une des plus grandes contributions de Carl Menger (fondateur de l'école autrichienne) et Ludwig von Mises est la théorie de l'utilité marginale. La valeur d'un bien ne dépend pas de son utilité globale, mais de l'utilité attribuée à la dernière unité disponible (la quantité à la marge) pour satisfaire le besoin le plus pressant.
Pour le Product Owner, la leçon est claire : lors du découpage, nous n'avons pas besoin d'implémenter 100 % d'une fonctionnalité pour délivrer l'essentiel de sa valeur. Nous devons identifier la première unité marginale d'action qui comble le besoin urgent de l'utilisateur.
Si nous prenons l'exemple d'un moteur de recherche, la première tranche marginale utile est la recherche par mot-clé exact. L'autocomplétion ou les filtres avancés sont des unités marginales ultérieures dont l'utilité perçue doit être pesée au regard du coût de développement supplémentaire.
De l'utilité du découpage à la priorisation#
Les outils de la praxéologie nous offrent une nouvelle perspective sur la façon dont nous analysons et découpons un besoin identifié : au-delà du triptyque Persona / Action / Besoin se trouve la logique de l'action humaine, les liens logiques de la causalité, et toute une hiérarchie de l'objectif final de l'utilisateur à la série des actions qu'il va entreprendre.
Mises nous montre l'importance d'évacuer les Epic qui n'ont pas de sens pour nos utilisateurs et de nous concentrer sur chacune des actions essentielles pour qu'ils puissent atteindre leur fin. L'Epic répond à une insatisfaction, comme le risque de sécurité sur une base de données ; son objectif est celui de l'utilisateur, comme l'identification des failles ; les objectifs des stories concernent des moyens qui permettent d'atteindre cette finalité, comme la consultation des journaux d'accès à la base de données.
Une fois découpées, les actions à traiter devront être priorisées pour répondre au plus tôt au besoin le plus pressant de l'utilisateur. Nous l'apercevons déjà avec l'utilité marginale, l'utilisateur n'estime pas chaque action à la même valeur, mais Mises nous sert d'autres outils sur un plateau, que nous allons voir dans notre prochain article.
Ressources#
- L'Action humaine : Traité d'économie, de Ludwig von Mises.
- Principes d'économie politique, de Carl Menger.
- User Story Mapping: Discover the Whole Story, Build the Right Product, de Jeff Patton.


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