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Par-delà les abysses

Ces dernières semaines, nous avons vu défiler quelques unes de la presse parlant des fonds monétaires internationaux – notamment japonais – qui cherchaient à se débarrasser de leurs obligations françaises.

Meier Link

October 15, 2026 · 14 min read

La principale source de financement de l'État vient des impôts prélevés à la population. L'État peut également s'appuyer sur des obligations : elles représentent en quelque sorte des crédits que l'État français souscrit auprès des institutions acceptant de lui prêter de l'argent contre garantie de remboursement.

Avec ça, il pourra soutenir son modèle économique et investir dans ses projets, comme les grandes promesses de campagne du candidat élu aux élections présidentielles.

Ce que nous avons observé ces dernières semaines et derniers mois (et même sur les dernières années) montre cependant que les candidats ne se bousculent pas pour racheter ces obligations. C'est même le contraire : ils cherchent à les revendre, comme les Japonais dernièrement, car la situation française montre de plus en plus d'instabilité…

Et cela soulève une question légitime pour nous autres les petits Français : que va-t-il se passer si l'État français fait faillite ?

Mécanisme de la dette#

Lorsque l'État vend des obligations sur le marché, il doit s'engager à les rembourser à l'échéance – souvent 10 ans. Face à l'incertitude quant à sa capacité à rembourser, l'État paie chaque année des intérêts. Si l'incertitude augmente, les taux montent et l'État paie plus d'intérêts sur les nouvelles obligations qu'il émet ; si l'incertitude baisse, ces taux baissent.

Nous appelons cela de la dette, car l'État utilise cette manne financière au-delà de sa principale source financière – les impôts – pour compléter son budget ; et il devra le rembourser à un moment donné sous la forme d'impôts – notre fameuse échéance : cet argent est prêté à l'État français.

Qui possède la dette française ?#

Nous pouvons grosso-modo répartir les possesseurs des obligations de l'État français en trois grandes catégories.

L'Eurosystème#

Environ 15 % de ces obligations sont détenues par la Banque de France… pour le compte de l'Eurosystème. Cela signifie qu'elle agit dans le cadre des traités avec la Banque Centrale Européenne (la BCE), selon les décisions de la vingtaine de banques centrales qui composent l'union monétaire européenne.

Ainsi, bien que le détenteur officiel de ces obligations soit la Banque de France, nous ne pouvons pas parler de « dette souveraine » car elle n'est pas autonome pour déterminer sa gestion : elle dépend de l'ensemble des banques centrales nationales et de la BCE.

Les acteurs français privés#

La Banque de France n'est pas le seul acteur français à détenir des obligations françaises. Ceux-ci sont même plus français, dans la mesure où ils agissent en leur propre nom, en tant qu'acteurs français. Il s'agit de fonds monétaires, banques commerciales et assurances françaises détenant environ 30 % de la dette française.

Ainsi, une part du bien de ces acteurs est constituée d'obligations françaises que nous retrouvons dans certains produits d'épargne, notamment dans le fonds en euro de nos assurances-vie.

Le reste du monde#

Enfin, environ 55 % – le reste – est détenue par des fonds monétaires internationaux, qui vont acheter ou vendre ces obligations suivant d'une part leur confiance envers la politique du pays, et d'autre part le taux d'intérêt de ces obligations : si ce dernier suffit à compenser l'incertitude politique, l'obligation sera attractive.

Aujourd'hui, nous allons principalement nous intéresser à deux phénomènes : d'une part, des fonds étrangers – comme le Japon – cherchent à se débarrasser des obligations françaises, et d'autre part, certains politiciens poussent dans leur programme l'idée de faire défaut à la dette de la BCE.

Nous allons d'abord nous intéresser aux fonds étrangers, principaux détenteurs de la dette française, car comme nous l'avons évoqué, ils commencent à bouger.

Pourquoi cette défiance vis-à-vis de la dette française ?#

Phénomène historique et conséquences immédiates#

Depuis plusieurs décennies, la France affiche des déficits de plus en plus élevés, une dette qui gonfle, et une instabilité politique croissante. Aux yeux de beaucoup d’observateurs internationaux, le modèle français — avec ses dépenses publiques très importantes — n’est plus soutenable à long terme. Les évolutions des dernières années tendent à confirmer cette opinion, car la progression de cette dette atteint des records à plus de 3 600 milliards d'euros.

Les acteurs du marché des obligations (car l'État français est loin d'être isolé sur ce marché) nous démontrent ici leur jugement de valeur subjectif. En l'occurrence, le gérant obligataire du groupe japonais Sumitomo Mitsui DS Asset Management a jugé début octobre que la politique française devenait trop incertaine, par rapport au taux actuel.

Le piège de la trappe à dette, ou quand la fête touche à son terme#

C’est ici que le mécanisme devient véritablement dangereux. Lorsque les investisseurs exigent des taux d’intérêt de plus en plus élevés pour prêter à la France, le coût de la dette s’alourdit. L’État doit alors emprunter davantage simplement pour payer les intérêts des obligations précédentes. Cette situation renforce la défiance des marchés, ce qui fait encore monter les taux. Nous entrons alors dans ce que les économistes appellent une « trappe à dette » : la dette grossit d’elle-même, même si l’on n’augmente plus les dépenses.

Tant que les marchés acceptent de prêter, même à des conditions de plus en plus coûteuses, le véritable prix de ces décisions reste largement différé. Le fait que la France trouve encore des acheteurs pour ses obligations n’est donc pas un signe de bonne santé. C’est plutôt la preuve que le marché continue de financer l’État… à un prix croissant, et que ce prix est progressivement transféré sur le reste de l’économie.

Cette hausse du coût du risque se répercute en effet bien au-delà des comptes publics. Lorsque le taux des obligations françaises augmente, les crédits immobiliers, les crédits aux entreprises et les crédits à la consommation deviennent plus chers. Les entreprises investissent moins facilement, tandis que l’épargne des ménages voit son pouvoir d’achat s’éroder, en partie absorbée par le financement de la dette publique.

C'est précisément ce qui rend la trappe à dette si pernicieuse : elle permet de repousser les décisions difficiles pendant un temps, au prix d’une dégradation lente mais continue des équilibres économiques. Plus les ajustements sont retardés, plus ils deviennent douloureux lorsqu’ils s’imposent enfin. Ce qui aurait pu être corrigé progressivement doit alors l’être de manière brutale.

Des experts comme Charles Gave (de l'Institut des Libertés) étaient traités comme Gandalf le Gris devant Théoden, alors conseillé par Grima langue-de-serpent… Ils alertent pourtant sur ce mécanisme depuis des années. Pendant longtemps peu écoutés, les chiffres leur donnent désormais raison, car le taux d'intérêt de la dette – environ 5% – est nettement supérieur au taux de croissance du PIB français – environ 1%.

Quels recours pour l'État ?#

Faire défaut sur la dette ?#

Certains politiciens proposent de « geler », ou même d'annuler la part de dette détenue par la Banque de France (environ 15 %). L’idée est de transformer cette dette en quelque chose qui ne rapporte plus d'intérêts et qui n'est plus remboursée. Partant de l'hypothèse qu'il s'agit « d'une dette que l'on se doit à soi-même », cela ne coûterait rien à personne. Nous l'avons déjà vu plus tôt, cette affirmation est partiellement fausse, sachant que la Banque de France agit pour le compte de l'Euro système, et non de l'État français. D'autre part, l'affirmation suppose que la Banque de France appartiendrait à l'État, or si son capital appartient bien à l’État, elle reste une institution indépendante de celui-ci.

Au-delà de ça, les choses sont plus compliquées. Même si cette opération était juridiquement possible (ce que contestent fermement la BCE et la Banque de France), elle ne résoudrait qu'une petite partie du problème. Les 55 % détenus par les étrangers, eux, resteraient intacts. Et le simple fait d’annoncer un tel geste enverrait un signal très fort aux marchés : la France manque au respect de ses engagements… La confiance, déjà fragile, s'effondrerait probablement davantage.

Annuler cette part de dette aurait également une conséquence plus subtile, mais qui nous affecte tous. Cela reviendrait en effet à valider définitivement la monnaie qui avait été créée par la Banque de France lorsqu'elle a racheté les obligations de l'État français. Or, cette monnaie avait augmenté la quantité d’euros en circulation sans que la production de richesses — les biens et services réellement créés — n'ait progressé d'autant. Quand la quantité de monnaie croît plus vite que la création de valeur réelle, les prix ont tendance à monter. C'est ce mécanisme qui pèse, à terme, sur le pouvoir d'achat de chaque Européen.

Il ne reste alors que deux leviers à l'État : permettre l'accroissement de la richesse produite pour que la dette redevienne soutenable, ou réduire son niveau de dépense.

Relance de l'économie par l'action de l'État ?#

L'idée est que l'État pourrait accroître l'activité économique via des aides, subventions, investissements publics et autres dispositifs de soutien aux entreprises, hôpitaux, écoles, etc. Or, c'est précisément le modèle français depuis plusieurs décennies, celui qui manifeste ses limites : une partie importante de l'endettement accumulé a précisément servi à financer ce modèle. Cela risque donc d'amplifier encore les effets qui ont conduit à la situation actuelle.

Tant que l'État trouve encore des prêteurs, il peut repousser les ajustements les plus difficiles. Mais ce temps gagné est payé ailleurs, et souvent de manière peu visible pour le citoyen : par une dégradation progressive des conditions pour les entreprises et les ménages. Nous le constatons par exemple en comparant le prix du caddie entre aujourd'hui et 10 ans en arrière. Comme nous l'évoquions, chaque obligation possède une échéance et doit être remboursée. Ce sont donc les générations futures qui se retrouvent à payer la facture…

Quand la tronçonneuse est le dernier recours#

L'autre possibilité consiste à agir directement sur l'origine de la dette, à savoir les dépenses de l'État.

En plus de résoudre le problème de la dette lui-même, elle permettrait de réduire l'implication de l'État dans l'économie avec un double bénéfice immédiat. Tout d'abord, beaucoup de normes et de lois visent à réduire le risque et l'incertitude. Or nous l'avons déjà vu au travers de nombreux articles, ce sont justement les conditions dans lesquelles les entreprises parviennent à innover : chercher à comprendre les besoins futurs (et donc incertains) est le rôle de l'entrepreneur, la base sur laquelle il va tenter de créer de nouveaux produits. Et d'une façon générale, la réduction du volume de normes à respecter réduit la charge des tâches administratives en entreprise en libérant le temps actuellement dévolu à rechercher la conformité au cadre normatif plutôt qu'à essayer de satisfaire les besoins des consommateurs avec des solutions toujours plus performantes.

Cependant, cela revient à toucher à des programmes, des aides ou des politiques que beaucoup de Français considèrent comme des « acquis », par exemple la gratuité des soins, de l'école... Même si certains sujets pourraient passer plus facilement, comme les critères environnementaux, pouvant rapidement céder du terrain devant des impératifs budgétaires plus immédiats.

Cette perspective est politiquement difficile car ses effets sont immédiatement visibles, mais comme le rappelait Frédéric Bastiat, ce que nous voyons (les prestations, les aides, les services publics) cache souvent ce que nous ne voyons pas : le frein à l'activité, le chômage, la dette qui s'accumule, et les impôts futurs.

Quand les options et les incitations font mauvais ménage#

Le problème fondamental est que les responsables politiques sont soumis à une forte incitation à promettre davantage de dépenses qu'ils n'ont les moyens d'en financer : le mécanisme des élections et des mandats courts tend à encourager les candidats à promettre monts et merveilles « quoi qu'il en coûte » et ce tant que l'État trouve des emprunteurs pour la dette.

« La démocratie dégénère peu à peu pour n’être plus que le nom du processus même d’achat de voix, visant à apaiser et à rémunérer les groupes d’intérêts particuliers. » – Friedrich Hayek, dans Droit, législation et liberté.

Hayek le souligne également, ce cadre encourage les dirigeants à raisonner à court terme – le temps du mandat – et non au long terme, là où se trouvent nos intérêts.

Quels recours pour l'action individuelle ?#

Face à des leviers collectifs limités ou politiquement difficiles, il reste un terrain sur lequel chacun dispose encore d'une marge de manœuvre réelle : l'action individuelle.

Les relations de proximité — famille, communautés ou réseaux professionnels — reprennent alors toute leur importance. Comme le rappelait Friedrich Hayek, « l'ordre qui règne dans la société est le résultat de l'action des hommes, mais non l'exécution d'un dessein humain ». Ces liens de confiance librement tissés constituent précisément l'une de ces institutions spontanées sur lesquelles repose toute coopération durable.

L'entrepreneuriat, à l'échelle individuelle comme à celle de la petite entreprise, offre un autre levier concret. Comme le soulignait Israel Kirzner, « la fonction de l'entrepreneur consiste à découvrir des opportunités de profit qui passent inaperçues aux yeux des autres ». Créer de la valeur, même modestement, permet ainsi de retrouver une certaine autonomie économique.

Enfin, l'IA et certaines technologies décentralisées renforcent cette capacité d'agir. Elles abaissent considérablement les barrières à l'entrée et permettent à une personne seule ou à une entreprise à taille humaine de concevoir et de proposer des solutions qui rivalisent avec celles de bien plus grands acteurs. En créant davantage de valeur, elles offrent aussi un moyen partiel de compenser l'érosion monétaire, tout en renforçant la souveraineté de ceux qui savent les maîtriser.

Le levier plus que jamais libéral#

C'est précisément ces chemins que nous explorons régulièrement sur ce blog : comment appliquer la praxéologie à la conception de produits, créer de la valeur avec l'IA, renforcer sa souveraineté économique avec Bitcoin, et sa souveraineté numérique par des outils décentralisés,… Ces sujets constituent autant de moyens concrets pour retrouver une marge de manœuvre dans un environnement économique et monétaire de plus en plus contraint.

L'action individuelle ne résoudra peut-être pas à elle seule les problèmes collectifs, et nous pourrions attendre une évolution politique plus favorable, avec des dirigeants acceptant de soulager les foyers et les entreprises au prix d'une réduction du poids de l'État.

Mais nous pouvons aussi agir sur le seul terrain où chacun de nous dispose encore d'une véritable liberté d'initiative. Et c'est souvent là que les solutions les plus durables commencent.

Ressources#

Enfin, si ces sujets vous intéressent, ou vous préoccupent, je vous encourage à explorer la chaîne YouTube Grand Theft Eco, très efficace pour la vulgarisation sur l'économie, ou bien la chaîne de l'Université de l'Épargne (appartenant à l'Institut des Libertés), où sont approfondis de nombreux sujets en rapport avec le libéralisme. Et si vous êtes interpellé par l'école autrichienne, vous pouvez nous rendre visite au Café Viennois.

#dette#marché#praxéologie#souveraineté#économie
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Informatique, économie, Bitcoin (forcément 😏), et puis plein de trucs random …

meier-link@cosanostr.com

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